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Coronavirus : la maison « pêche » brûle et les ONG regardent ailleurs

30 Mars 2020
Coronavirus : la maison « pêche » brûle et les ONG regardent ailleurs

 

Pandémie de coronavirus et mesures consécutives de confinement obligent, la filière des produits de la mer connaît en Europe une crise sans précédent avec une baisse du marché de l'ordre de 75 % rien qu’en France depuis ces derniers jours : beaucoup de produits de la mer invendus, fermeture des criées, arrêt des exportations, des étals de poissonnerie qui plient bagage dans les grandes surfaces, fermeture de la restauration collective et des restaurants, etc… Les pertes financières de la filière s’accumulent, avec pour les entreprises de pêche une rentabilité en chute libre qui cloue progressivement les navires aux ports.

 

Certains pourront cyniquement se réjouir d’une telle situation (et ce ne sont probablement pas non plus les poissons, les mollusques ou les crustacés qui s’en plaindront). Voilà finalement une solution inespérée, penseront-ils, pour mettre fin (du moins provisoirement) à la surexploitation de certains stocks halieutiques, et tant pis si la pêche fait aussi partie de la solution au problème : car sans celle-ci, c’est la connaissance de l’état des stocks qui disparaît également (la plupart n’étant évalués, lorsqu’ils le sont, qu’à partir principalement des données de pêche) ; ce sont des savoir-faire irremplaçables qui s’amenuisent (avec des techniques de pêche adaptées au comportement et à l’écologie des espèces ciblées, et adaptées aussi aux écosystèmes marins considérés) ; c'est aussi un rôle de témoin quotidien de l’état des océans que l’on perd (pollution plastique, etc)… Ces fonctions essentielles sont aussi celles de la pêche professionnelle continentale (lacs, fleuves, estuaires), durement touchée également par la crise sanitaire en cours : des pêches saisonnières pour la plupart, et donc une saison complète d'activité perdue pour certaines pêcheries, en particulier de poissons migrateurs.

 

Or, si on n'y prend pas garde, c’est surtout un lien entre nature et société qui s’efface, avec notamment toutes les cultures gastronomiques de nos littoraux (et espaces lacustres, estuariens et fluviaux), car la pêche est l’une des dernières activités de cueillette qui s’appuie sur la productivité naturelle des océans et des eaux douces ou saumâtres, sans qu’il y ait besoin de détruire des milieux naturels pour y faire pousser des protéines à coup d’engrais et de pesticides en tous genres… (même si l’agriculture durable gagne progressivement du terrain et si le secteur de l’agriculture, en général, comme celui de la pêche, a plus besoin d’encouragement et d’accompagnement pour faire sa transition écologique que d’être mis constamment au piloris par les donneurs de leçons habituels que sont certaines organisations non gouvernementales ou leurs porte-parole). 

 

Des donneurs de leçons trop souvent prompts à critiquer l’agriculture ou la pêche, à dénoncer les subventions dont elles bénéficient, même si parmi celles-ci beaucoup vivent aussi (au moins partiellement) d’argent public. Les mêmes donneurs de leçons, concernant la pêche, qui dans leurs communiqués de presse ou dans leurs discours, disent faire la part des choses et ne pas vouloir la disparition de la pêche, mais seulement de certaines pratiques non durables, la durabilité n’étant le plus souvent envisagée par ceux-là que sous son angle écologique et environnemental, beaucoup plus rarement sous son angle économique, social et culturel (même si là aussi, dans les discours, les différents piliers du « développement durable » sont mis en avant par les mêmes donneurs de leçons).

 

Force est ainsi de constater qu’en ces temps de crise, on ne voit pas beaucoup (pour le moment seulement ?) de soutien de ces organisations à une filière qui en aurait sans doute besoin (en laissant les pouvoirs publics faire seuls le boulot) ; et avant même de parler de soutien (sous quelque forme qu’il puisse être), on pourrait attendre a minima un message de solidarité. Mais ces organisations sont souvent bien plus promptes à réagir au quart de tour par médias interposés pour le moindre « méfait » imputable à la pêche (même si celle-ci a incontestablement des impacts), que de s'interroger en profondeur sur les moyens d'accompagner cette filière dans sa transition écologique. Or, pour le moment, pas un mot de la plupart d’entre elles sur cette crise de la filière pêche qui devrait pourtant être au cœur de leurs préoccupations : lanceurs d'alertes très utiles et légitimes pour accélérer les prises de conscience mais à géométries variables, certaines ONG s'expriment parfois un peu vite quand il serait préférable qu'elles se taisent (car toutes n'ont pas les compétences nécessaires pour s'exprimer sur les sujets qu'elles mettent sur le devant de la scène), et se taisent quand on aimerait comme dans la présente situation de la pêche qu'elles s'expriment (pour autre chose qu'en dire du mal)...

 

Parce que la filière pêche, et le lien qu’elle permet de faire entre les pêcheurs et les consommateurs, est un élément clef de nos rapports avec la nature. En termes de ressources (vilain mot pour certains) bien sûr, mais pas seulement : les pêcheurs sont en relation quotidienne avec la nature, sa générosité, ses forces, ses dangers, sa beauté aussi, parce que oui, les pêcheurs ne font pas seulement qu’exploiter leur milieu, ils l’aiment aussi, à leur manière, sans doute pas dans une réflexion théorique sur les bienfaits de la durabilité, mais dans leur connaissance intime de celui-ci et dans le contact qu’ils entretiennent avec lui, sur un plan émotionnel, physique et sensuel aussi (le vent, les embruns, l’odeur du poisson, le bruit de l'eau, le soleil sur l’horizon, un vol d'oiseaux au-dessus du bateau, etc). Or, qui d’autre qu’un marin peut-il mieux parler de la mer ? Qui d'autre qu'un pêcheur qui tire quotidiennement ses moyens économiques des ressources d'un lac, d'un fleuve, d'un estuaire ou de l'océan peut-il mieux ressentir son étroite dépendance à la productivité de la nature ?

 

Parce que cette filière, comme celle d’une agriculture qui progresse elle aussi vers la durabilité, est aussi un rempart contre les projets "technoscientifiques" de remplacer la viande et les poissons par des protéines de culture, où la science est réduite au rang d'arrière-boutique de la technique [1], et contre d'autres spéculations dangereuses antispécistes qui, sous couvert de protection animale, constituent des dénis de notre lien à la nature. Loin de « réconcilier l'humain, l'animal et la nature » [2], ces courants de pensée nient plus simplement notre humanité en cédant à l’erreur de la comparaison directe (voire de l’assimilation) entre animaux et êtres humains, entre communautés animales et communautés humaines.

 

Sous couvert de s’opposer aux prétentions de l’humanité à la souveraineté sur la nature, ces courants opposent des prétentions bien plus dangereuses, soit de manipuler les « lois » de la nature pour artificialiser encore plus nos rapports à celle-ci et nous en couper de plus en plus, soit de s'affranchir de ces « lois » en déniant la place de l'être humain dans les chaînes alimentaires de la vie, en l'occurrence ici marine ou d'eau douce ou saumâtre. Or, à chaque fois que nous faisons fi des rapports économiques, culturels et sociaux qu’entretiennent des communautés humaines avec la nature, et c’est le cas de la filière pêche, nous tombons soit dans ce piège grossier de réduire l’homme à l’animal dans lequel s’engouffrent les antispécistes et certaines organisations animalistes, soit dans une dualité qui sépare l’écologique d’un côté, le socio-économique et le culturel de l’autre, dans laquelle tombent à bras ouverts beaucoup d’ONG environnementales.

 

Ce deuxième écueil explique sans doute le silence de ces dernières (il y a peu à attendre des premières [3]) face à la crise que subit actuellement le secteur de la pêche, même s’il n’est évidemment pas le seul à subir le contrecoup des mesures prises pour enrayer la pandémie en cours. Mais ce silence révèle un symptôme plus pernicieux traduisant le manque d'égard de ces ONG environnementales vis-à-vis de ce secteur : celui de ne pas le considérer pour la plupart comme un allié pour lutter contre la dégradation des océans et des eaux continentales (même si la pêche a, à l'évidence, sa part de responsabilité) et pour recréer du lien avec le consommateur… et donc le citoyen.

 

Pire, ce manque de considération traduit l’oubli que les communautés animales marines ou d'eau douce et les communautés de pêcheurs qui les exploitent depuis des siècles ont une histoire commune au sein de socio-écosystèmes « pêche » dans lesquels ces différentes communautés interagissent, la structure et la composition du compartiment « animal » étant réciproquement dépendantes des techniques et modalités de pêche du compartiment « humain ». Et cet oubli, si ces mêmes ONG ne se réveillent pas de leur torpeur ou de leur indifférence, risque bien un jour d’être fatal aux biocénoses marines qu’elles disent vouloir protéger : car sans les marins pêcheurs, il sera de plus en plus difficile pour ces mêmes ONG de s’opposer à la prolifération des usages de la mer autres que la pêche dont elles s’apercevront, mais trop tard, que les impacts peuvent être bien supérieurs à ceux de celle-ci, et surtout beaucoup moins (et beaucoup moins vite) réversibles. De même que le maintien d'une pêche professionnelle en eau douce est une des clefs pour que les fleuves ou les estuaires trouvent encore des défenseurs face aux multiples dégradations dont souffrent ces écosystèmes. Quelques-unes parmi ces ONG l'ont compris. On s'interroge encore pour les autres...

 

En attendant, pour paraphraser feu Jacques Chirac [4], pendant que la maison « pêche » brûle avec l’effondrement du marché des produits de la mer et des eaux continentales, les ONG, dans leur ensemble, regardent ailleurs... Les pêcheurs peuvent toujours se consoler en se disant que leurs déplacements en mer pour aller pêcher et continuer à fournir le marché en ressources alimentaires (pour ceux qui oublieraient que l’humanité en dépend) restent autorisés, malgré le confinement en cours : une consolation provisoire compte tenu de la rupture actuelle de la chaîne de commercialisation… Une chaîne aussi indispensable pourtant à restaurer rapidement que toute chaîne alimentaire familière aux écologues. Reste sinon l’espoir plus lointain de protéines de poissons de culture : des poissons sauvages enfin laissés tranquilles, plus besoin de pêcheurs, plus besoin des océans et des fleuves non plus d’ailleurs…. Sauf pour le sel, la plage, la baignade et le transport de marchandises ?

 

Références et notes :

 

[1] cf Jacques Ellul.

 

[2] Aymeric Caron, 2016. Réconcilier l’humain, l’animal et la nature. Ed Don Quichotte. 228 p. 

 

[3] La reconnaissance depuis le 28 janvier 2015 par la commission des lois de l’Assemblée nationale française de la qualité « d’êtres vivants doués de sensibilité » attribuée aux animaux ne peut servir de prétexte à ne voir dans l'exploitation de ces derniers que la soif du profit et une volonté de domination de la nature, en sortant les activités humaines, telles que la pêche, de leurs contextes historiques et culturels. En outre, la responsabilité de l'homme à l'égard des espèces et populations animales, si elle implique de ne pas mettre en danger celles-ci ni d'infliger volontairement de mauvais traitements aux individus qui les composent, mais de réduire autant que possible leur souffrance lors de leur mise à mort en vue de satisfaire les besoins alimentaires de la société, .

 

[4] « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs » : slogan soufflé par Nicolas Hulot au Président Jacques Chirac lors du discours de ce dernier devant l’assemblée plénière du 4ème Sommet de la Terre à Johannesburg en 2002, à propos du changement climatique.

 

Publié par

Didier Moreau
Didier Moreau
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